Histoire du libertinage : des philosophes persécutés du XVIIe siècle aux clubs d'aujourd'hui

16 octobre 2026
Une frise chronologique gravée à l'or, mêlant un livre ancien, une porte de club et une plume, symbole des quatre siècles d'histoire du libertinage

Le mot "libertinage" a traversé quatre siècles sans jamais garder le même sens bien longtemps : d'abord un délit de pensée qui menait au bûcher, puis un art de vivre aristocratique, puis un motif de scandale littéraire, puis un interdit légal, avant de devenir la culture qu'on connaît aujourd'hui. Voici cette histoire, avec ses dates, ses procès et ses sources.

Raconter l'histoire du libertinage, c'est raconter l'histoire de plusieurs libertinages successifs, qui n'ont souvent en commun que le nom. Le philosophe persécuté du XVIIe siècle, le courtisan de la Régence, l'auteur emprisonné du siècle des Lumières et le fondateur de club des années 1970 n'auraient sans doute pas grand-chose à se dire : ils partagent pourtant, sans le savoir, la même généalogie. Voici cette histoire, section par section, avec ses sources.

Le libertinage érudit : un délit de pensée, pas de mœurs (XVIIe siècle)

Quand "libertin" désignait un esprit, pas un corps

Le premier sens moderne du mot "libertin" n'a strictement rien de sexuel. Au XVIIe siècle, on appelle "libertins érudits" un cercle de penseurs, de poètes et de savants qui remettent en question les dogmes religieux établis à une époque où ce simple geste intellectuel constitue un délit grave. L'historien René Pintard a consacré à ce mouvement l'ouvrage de référence qui a fondé son étude universitaire, "Le libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle". Parmi les figures les plus documentées de ce cercle : François de La Mothe Le Vayer, Pierre Gassendi, Elia Diodati et Gabriel Naudé, quatre amis qui se réunissaient régulièrement en un groupe que les historiens ont surnommé "la Tétrade", ainsi que les poètes Théophile de Viau et Savinien de Cyrano de Bergerac.

Ce libertinage philosophique a coûté cher à ceux qui le pratiquaient ouvertement. Théophile de Viau est arrêté, poursuivi et jugé pour ses écrits jugés impies ; son procès, aujourd'hui étudié et documenté par les historiens de la littérature sous le titre "Théophile en procès", marque un tournant après lequel la liberté d'expression se referme durablement en France pour toute une génération de penseurs. Le mot "libertin" désigne alors, avant tout, celui qui s'affranchit de l'autorité religieuse et dogmatique : le sens sexuel qu'on lui connaît aujourd'hui n'existe pas encore à cette époque.

Ce qu'il faut retenir de cette période

Le "libertinage" du XVIIe siècle est un crime de pensée, pas un mode de vie sexuel. C'est cette généalogie philosophique, centrée sur l'idée d'affranchissement, qui explique pourquoi le mot glissera plus tard vers les mœurs : le fil conducteur n'a jamais été le sexe, mais la liberté prise face à une autorité.

La Régence, ou le basculement vers les mœurs (1715-1723)

Quand la cour de France transforme le libertinage en art de vivre

Le glissement vers le sens sexuel du mot s'opère véritablement à la Régence, la période durant laquelle Philippe d'Orléans gouverne la France au nom du jeune Louis XV, encore mineur. Après les dernières années austères et dévotes du règne de Louis XIV, la cour bascule dans l'excès inverse. Philippe d'Orléans organise au Palais-Royal des "petits soupers" restreints, en compagnie d'une bande de proches surnommés les "roués" (le mot évoque à l'origine le supplice de la roue, comme pour dire "ils mériteraient d'y passer"), des soupers que plusieurs témoignages de l'époque décrivent comme dégénérant régulièrement en véritables orgies. Les historiens décrivent cette période comme une réaction délibérée de toute l'aristocratie contre la sévérité de la fin du règne précédent, une bascule collective vers une existence de plaisirs assumés.

C'est cette culture aristocratique du plaisir assumé, prolongée sous Louis XV, qui installe durablement le sens moderne du mot "libertin" dans la langue française : non plus un esprit qui s'affranchit d'un dogme religieux, mais un corps qui s'affranchit d'une morale sexuelle.

Le siècle des Lumières et ses romans sulfureux

Quand la littérature met en scène, puis dénonce, la stratégie du désir

Le XVIIIe siècle donne naissance au genre du "roman libertin", qui met en scène avec une précision presque clinique les stratégies de séduction et de manipulation de l'aristocratie de l'époque. L'exemple le plus connu, aujourd'hui étudié dans tous les cursus de littérature française, reste "Les Liaisons dangereuses" de Choderlos de Laclos, publié en 1782 : un roman épistolaire où les personnages du Vicomte de Valmont et de la Marquise de Merteuil transforment la séduction en jeu de pouvoir calculé, autant qu'en critique implicite de la noblesse de leur temps.

Sade, ou trente-deux années de vie derrière les murs

L'auteur qui a donné son nom à un mot, au prix de sa liberté

Aucune histoire du libertinage ne peut faire l'impasse sur Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814), dont le nom a directement donné naissance au mot "sadisme". Sa vie est documentée avec une précision inhabituelle pour l'époque : au total, on estime qu'il a passé environ trente-deux années de sa vie enfermé, entre prisons et asile, pour des faits liés à ses écrits et à son comportement. Le détail de ce parcours carcéral est connu avec précision : sept années au donjon du château de Vincennes, de 1777 à 1784, puis cinq années à la Bastille, de 1784 à 1789, période durant laquelle il rédige le manuscrit des "120 journées de Sodome". Transféré à l'asile de Charenton en juillet 1789, il en sort en avril 1790 lorsque l'Assemblée nationale constituante annule l'ensemble des lettres de cachet, avant d'y retourner plus tard et d'y finir ses jours en 1814.

Ce qu'il faut en retenir : l'œuvre de Sade est indissociable de son enfermement quasi permanent. Le personnage a fini par éclipser, dans la mémoire collective, la réalité d'un homme qui a passé l'essentiel de sa vie adulte derrière des murs, souvent en vertu de simples lettres de cachet royales, sans procès en bonne et due forme.

Le XIXe siècle, ou le grand retour de bâton

Quand la morale bourgeoise reprend le contrôle

Après les excès de l'Ancien Régime, le XIXe siècle inaugure une ère de contrôle beaucoup plus stricte des mœurs et de leur représentation. Le Code napoléonien de 1804 installe un système de prostitution réglementée par l'État, organisé autour des "maisons de tolérance" (aussi appelées "maisons closes"), un régime qui restera en vigueur pendant plus d'un siècle. Sur le plan culturel, la répression prend une forme spectaculaire en 1857, lorsque deux procès retentissants secouent la même année les lettres françaises : Gustave Flaubert est poursuivi pour "outrage à la morale publique et religieuse" à cause de "Madame Bovary", et Charles Baudelaire subit exactement la même accusation pour son recueil "Les Fleurs du Mal". Les deux procès sont menés par le même avocat général, Ernest Pinard. Flaubert est acquitté grâce à la plaidoirie de son avocat, Maître Sénard ; Baudelaire, en revanche, est condamné, et six poèmes de son recueil resteront interdits de publication en France jusqu'à leur réhabilitation par la Cour de cassation, le 31 mai 1949.

1946, la loi qui ferme les maisons closes et redessine tout le paysage

Le texte qui explique, sans qu'on le sache toujours, pourquoi les clubs d'aujourd'hui fonctionnent comme ils fonctionnent

Le 13 avril 1946, le Parlement vote la loi dite "Marthe Richard", du nom de la conseillère municipale qui en est à l'origine, qui impose la fermeture de toutes les maisons de tolérance sur le territoire français. Le registre de la prostitution est détruit, et environ 1400 établissements ferment leurs portes, dont 180 rien qu'à Paris. Cette loi met fin, d'un coup, au régime de prostitution réglementée hérité du Code napoléonien de 1804.

Pourquoi cette loi compte encore aujourd'hui

C'est ce texte, et l'interdiction de toute forme de proxénétisme qui l'accompagne, qui explique la structure juridique très particulière des clubs libertins actuels : un club libertin ne vend jamais d'acte sexuel, il fait payer un droit d'entrée à un lieu privé entre adultes consentants. C'est cette distinction, directement héritée de 1946, qui permet à ces établissements d'exister légalement aujourd'hui sans jamais tomber sous le coup de la législation sur le proxénétisme.

La légende de l'origine américaine de l'échangisme moderne

Une histoire souvent racontée, jamais confirmée

Une légende tenace, popularisée notamment par le livre "The Lifestyle" du journaliste Terry Gould, fait remonter l'origine de l'échangisme moderne aux pilotes de l'aviation militaire américaine pendant la Seconde Guerre mondiale : le taux de mortalité au combat étant extrêmement élevé, un pacte tacite serait né entre les couples de pilotes, chacun s'engageant à veiller sur la femme d'un camarade tombé au combat, y compris sur le plan intime. L'histoire est belle, elle est largement reprise, et elle est très probablement fausse, ou au mieux invérifiable : plusieurs chercheurs et journalistes qui ont tenté de retrouver un témoignage direct de première main confirmant une telle pratique pendant cette période n'y sont jamais parvenus, ce qui a conduit à classer ce récit comme une légende urbaine plutôt que comme un fait historique établi. Ce qui est en revanche documenté, c'est que la pratique s'est diffusée des bases militaires américaines vers la société civile autour de la période de la guerre de Corée, dans les années 1950.

Les années 1960-1970, la naissance des clubs à la française

De la libération des mœurs à l'apparition d'un lieu dédié

C'est dans le sillage de la libération sexuelle des années 1960-1970, portée en France par le climat social né de Mai 68, que naissent les premiers établissements consacrés à la sexualité de groupe, en France comme dans plusieurs autres pays occidentaux. Le magazine Vice a consacré une enquête à l'histoire du "Roi René", un établissement situé à Ville-d'Avray, souvent présenté comme le tout premier club libertin français. Dès 1967, ce club fait l'objet d'une enquête de la Sûreté de Versailles pour des faits de proxénétisme, avant de devenir, selon la même enquête, un haut lieu de l'échangisme fréquenté par une clientèle internationale.

Le vocabulaire de la libération sexuelle des années 1970 (le "couple moderne", les relations extraconjugales assumées) disparaîtra d'ailleurs presque aussi vite qu'il était apparu, remplacé par une discrétion qui reste, aujourd'hui encore, l'une des caractéristiques du milieu.

Ce que dit le droit aujourd'hui

Un cadre légal directement hérité de cette histoire

La situation légale actuelle en France est la conséquence directe de cette généalogie : les pratiques libertines entre adultes consentants ne sont soumises à aucune interdiction pénale spécifique, la loi française ne sanctionnant aucune pratique sexuelle dès lors qu'elle se déroule entre adultes consentants. Les clubs libertins, eux, opèrent sous un statut d'établissement recevant du public, avec une licence de débit de boissons de catégorie IV, une déclaration en mairie et le respect des normes de sécurité incendie. La France compterait aujourd'hui environ 250 clubs de ce type, soit une moyenne d'environ deux à trois établissements par département. La seule limite claire reste celle posée dès 1946 : la prostitution et le proxénétisme restent strictement encadrés par le code pénal, et un établissement qui tolérerait un échange direct d'argent contre un acte sexuel s'expose à une fermeture administrative.

Le tableau chronologique

Quatre siècles en un coup d'œil

Période Ce qui se joue Repère documenté
XVIIe siècle Le libertinage érudit, un délit de pensée religieuse et philosophique Procès de Théophile de Viau ; travaux de René Pintard
1715-1723 La Régence, bascule du sens du mot vers les mœurs Les "petits soupers" du Palais-Royal sous Philippe d'Orléans
1782 Le roman libertin comme genre littéraire à part entière Publication des "Liaisons dangereuses" de Laclos
1777-1814 Sade, entre écriture et enfermement quasi permanent Environ 32 années d'incarcération documentées
1804 Institution du système des maisons de tolérance Code napoléonien
1857 La morale bourgeoise s'attaque à la littérature Procès conjoints de Flaubert et Baudelaire
1946 Fermeture des maisons closes, naissance du cadre légal actuel Loi Marthe Richard du 13 avril 1946
Années 1960-1970 Apparition des premiers clubs français dédiés Le "Roi René" à Ville-d'Avray, enquête de 1967

Questions fréquentes

Le mot "libertin" a-t-il toujours désigné une pratique sexuelle ?

Non. Au XVIIe siècle, il désignait un penseur qui s'affranchissait des dogmes religieux, sans aucune connotation sexuelle. Le sens actuel n'apparaît véritablement qu'à partir de la Régence, au début du XVIIIe siècle.

Combien de temps le Marquis de Sade a-t-il vraiment passé en prison ?

Environ trente-deux ans au total, répartis entre plusieurs lieux : sept ans à Vincennes, cinq ans à la Bastille, et plusieurs séjours à l'asile de Charenton, où il meurt en 1814.

L'histoire des pilotes américains à l'origine de l'échangisme est-elle vraie ?

Il s'agit d'une légende largement répétée mais jamais confirmée par un témoignage de première main. Les chercheurs qui s'y sont penchés la considèrent comme une légende urbaine plutôt qu'un fait historique établi.

Pourquoi la loi de 1946 est-elle encore importante aujourd'hui ?

Parce qu'elle a mis fin au système des maisons de tolérance et posé le cadre légal encore en vigueur : un club libertin peut faire payer un droit d'entrée à un lieu privé, mais ne peut en aucun cas faire payer un acte sexuel, sous peine de tomber sous le coup de la législation sur le proxénétisme.

Les clubs libertins sont-ils légaux en France ?

Oui, sans ambiguïté, dès lors qu'ils fonctionnent comme des établissements privés entre adultes consentants, avec les autorisations administratives requises (licence de débit de boissons, déclaration en mairie, normes de sécurité).

De cette généalogie mouvementée, une constante se dégage malgré tout : à chaque époque, le libertinage a été défini moins par ce qu'il autorisait que par ce à quoi il s'opposait, qu'il s'agisse d'un dogme religieux, d'une étiquette de cour, d'une morale bourgeoise ou d'un système légal. Nous avons déjà exploré comment cette culture s'exprime aujourd'hui à travers le monde dans notre article sur le libertinage à travers le monde, ainsi que la façon dont la fiction contemporaine s'en empare, parfois avec justesse, parfois avec beaucoup d'approximations, dans notre article sur la culture des pratiques atypiques dans la fiction et les jeux. Et pour qui voudrait franchir le pas aujourd'hui, dans un cadre bien plus policé que celui du Palais-Royal sous la Régence, notre guide sur la découverte d'un premier club libertin reste le point de départ le plus sûr.

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